2016 : Jean Bonijol et Quincaille

Histoires croisées d’un homme et d’un terrain de parachutage clandestin (Can de Ferrière, Saint-Laurent-de-Trèves, Lozère, Août 1944)

Saint-Laurent-de-Trèves, le 6 mai 2007.

Il règne autour de la mairie de Saint-Laurent une agitation inhabituelle : c’est le second tour des élections présidentielles. Ce n’est pas que les votants soient très nombreux, mais comme chaque fois, ce genre d’événement constitue une bonne occasion de se rencontrer. Alors, à la sortie des urnes, on s’attarde. Des petits attroupements se forment sur la place. On se donne les nouvelles, on commente le temps qu’il fait… on parle politique aussi, bien sûr.

A l’angle, un groupe un peu plus important attire mon attention. Le petit bar de Saint-Laurent, fermé depuis des années, est exceptionnellement ouvert pour l’occasion, et la patronne, Paulette Roume, est heureuse de le voir s’animer. Intimidé, j’entre pour la première fois dans ce lieu un peu mythique de mon village, m’assois à une grande table carrée couverte d’une belle toile cirée, et en attendant que quelqu’un s’occupe de moi, je jette un regard circulaire sur les lieux. Photos des Cévennes au mur, fleurs sur les tables… c’est sobre, propre, parfaitement tenu. Il y a juste, entreposé dans un angle de la pièce, un drôle d’objet que je n’arrive pas à identifier. C’est une sorte de tube gris, d’environ 1m20 de haut et 50cm de diamètre. Intrigué, je m’approche. Un papier posé sur l’objet en question précise : « Container de parachutage, Quincaille ».

J’ai déjà entendu parler des parachutages d’armes pour les résistants, je sais donc ce qu’est un container, mais c’est la première fois que j’en vois un. Que fait-il donc ici ? Et que signifie « Quincaille » ? J’interroge Paulette. Elle me répond assez sobrement qu’il y a eu, « là-haut sur la can1 » (elle montre une direction approximative vers le nord-est), un terrain où « on » a parachuté des armes pour les maquisards, vers la fin de 1944.

Ces quelques informations me stupéfient. Voilà plus de dix ans que je vis dans cette commune. Passionné par l’histoire ancienne et récente des environs, je consacre beaucoup de temps à me documenter sur toutes les époques, à interroger les gens. Malgré tout, je n’avais encore entendu parler ni de parachutages clandestins ni de Quincaille, pourtant situé à moins d’un kilomètre de ma maison. Comment expliquer cela ?

Dans les jours qui suivirent, intrigué, je menai une rapide recherche dans la bibliographie régionale concernant la résistance. Il y était effectivement très succinctement question d’un terrain clandestin. Un nom y était associé : Jean Bonijol. Il semblait avoir joué un rôle important dans l’histoire de ce fameux terrain. Renseignements pris, il vivait toujours à Mende, et accepta de me recevoir.

A cette époque, cette histoire ne représentait pour moi qu’un épisode intéressant parmi beaucoup d’autres dans la vaste fresque de l’histoire locale, au même titre que la naissance de l’industrie du fer ou la mise en place du système féodal. En allant à la rencontre de Jean, j’imaginais apprendre de lui l’histoire de Quincaille, en commençant par le début et en terminant par la fin. Dès ses premières phrases, je compris que cela ne se passerait pas ainsi. Un récit trouve son origine dans l’aboutissement de plusieurs autres, la réponse à une question ouvre sur dix autres questions. Il m’apparut immédiatement que si je voulais vraiment comprendre ce petit extrait de l’Histoire, je devais mieux connaître l’histoire personnelle de l’homme qui me parlait.

Bientôt, mon travail d’investigation fut guidé par une question centrale : comment un être humain est-il amené à faire ses propres choix dans des périodes troublées ? En particulier, je voulais comprendre quelle avait été l’importance de l’environnement familial, de l’éducation, de l’école, de la société, et enfin de la personnalité propre de Jean dans les décisions courageuses qu’il a prises. Avec, en arrière-plan, des questionnements plus personnels : moi-même, en pareilles circonstances, qu’aurais-je fait ?

Jean Bonijol en pélérinage sur le lieu des parachutages en 2009
Le livre issu du projet
Retour en haut